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Extrait du roman La Caravane

Moussa El-Achi (le père du Docteur Dahesh)

En ce temps là, l’adolescent ne s’attendait pas aux changements rapides de scènes qui allaient se succéder depuis sa fuite de Turquie, ni que son enfant allait naître en Palestine, ou que surtout, lui et sa famille allaient se fixer défini-tivement au Liban. Il était d’Élazig, village de la Turquie de l’est, et son père y était le wali (sorte de gouverneur d’une petite région au temps des Ottomans!) Très jeune il était allé à Mardine poursuivre ses études scolaires, et au bout de quelques années revint au village avec deux passions: son amour pour l’enseignement, et un désir fiévreux de visiter un jour les lieux saints. En attendant, il éleva une école avec l’aide de bras bénévoles et la dédia à l’enseignement gratuit de son village, où lui même enseigna comme on pouvait le faire aux années dix de notre siècle, dans les écoles villageoises de l’ancienne Turquie impériale. C’est dans cette école qu’il fit la connaissance de sa future épouse, une jeune élève de sa classe.

[…]

Une première fois, quand la saison des pèlerins arriva, les deux époux furent arrachés de force de la caravane en partance pour la Palestine, par les hommes de son père, qui était très en colère contre leur entêtement: « Il faut être fou pour aller sans protection s’aventurer ainsi en caravane. Attendez quelques années encore, les routes de la Syrie ne sont pas sûres. » Ils décidèrent alors de prendre la fuite, à la prochaine caravane qui passerait. Pour déjouer la garde des surveillants de son père, le jeune enseignant demanda l’aide d’amis fidèles qui, la veille du départ, vinrent chez lui comme pour passer une soirée sous la tente. C’était la coutume d’en installer une sur la terrasse des maisons les jours chauds. Alors que lui et sa femme avaient tous les deux sauté du toit de leur maison avec leurs deux filles, laissant leurs invités seuls, ces derniers continuèrent l’illusion de leur présence: leurs silhouettes projetées sur l’étoffe en contre jour des lanternes aidèrent la frime. Les deux jeunes fuyards arrivèrent heureusement devant le chef de la caravane, avec qui ils s’étaient la veille entendus en secret sur une ruse. Deux grosses jarres vides les attendaient: chacun prit une pour cachette, on crouvrit leurs têtes, et au petit matin la caravane fut levée. Leurs deux filles, restèrent avec la femme du Caravanier, déguisées en prtites Bédouines. Au village on croyait qu’ils faisaient la grasse matinée. Après quarante jours de trajet dans des terres qu’ils voyaient pour la première fois, ils arrivèrent enfin sur les lieux saints en Palestine, et le vœu du maître d’école fut sous ses yeux. Au bout de quelques mois, étant à Jérusalem, son épouse sentant les première douleurs de l’enfantement, ils y demeurèrent jusqu’à la naissance du nouveau-né, qui naquit sous les murs du vieux Temple. Ils lui donnèrent le nom de Salim, dimunitif arabe de Salomon, le roi sage d’Israël, fils de David ! Quand l’enfant fut en âge de quitter avec eux, ils louèrent des places à bord d’un voilier en partence pour la Turquie, et firent escale à Beyrouth. La Première Guerre mondiale, battant alors son plein, ils ne continuèrent plus leur chemin et se fixèrent définitivement à Beyrouth, la future capitale du Liban, et y demeurèrent depuis. Le jeune homme de Turquie c’est Moussa El-Achi (le père du Docteur Dahesh), son épouse se nommait Chmouné, leurs deux filles Djamilha et Sabath, l’enfant qui naquit à Jérusalem (le 1er Juin 1909)… c’est le Docteur Dahesh : notre Prophète Bien Aimé !

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