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Gilbert et Mackenzie « Philosophie de la guerre »

EFFROYABLE BATAILLE NAVALE

Un navire avance, enveloppé des ombres de la nuit. Il est protégé par quatre unités de guerre. À la portée d’un coup de fusil, suit un convoi de bateaux géants qui transportent des milliers de soldats, tous équipés d’armes les plus modernes. Il est escorté par quatre croiseurs, sept contre-torpilleurs, trois torpilleurs, deux puissants cuirassés et un porte-avion.

Vers la troisième heure après minuit, le silence est soudain déchiré par une formidable explosion, immédiatement suivie par d’impressionnantes détonations. Les différents bâtiments de guerre entrent en action, crachant le feu par les gueules de leurs canons de tous calibres. Les projecteurs braquent leurs faisceaux lumineux et balayent la scène, fouillant les vastes étendues de la mer que les denses ténèbres recouvrent d’un noir manteau. Le grondement tempétueux de l’artillertie marine se prolonge longtemps, ébranlant et sapant les fondements des eaux.

Une pluie de projectiles est lancée contre l’audacieux sous-marin ennemi. Bientôt, une grosse tache d’huile surnage à la surface de l’eau : c’est le signe certain que le sous-marin a sombré dans l’abîme. Quelques minutes s’écoulent, et l’on aperçoit déjà des hommes luttant contre les vagues monstrueuses, s’acharnant de toutes leurs forces dans un corps à corps dramatique avec la mort. Un canot sauveteur se dirige vers eux et les recueille. Ce sont des Allemands qui, par une effroyable torpille, ont réussi à couler un vaisseau ennemi surchargé de soldats.

L’opération de sauvetage se prolongea durant des heures. Elle était achevée quand le soleil fut en son midi. On dénombra les noyés et les disparus, leur chiffre atteignit cent vingt-cinq. Ceux qui étaient atteints de blessures graves se trouvaient au nombre de soixante, et ceux dont les blessures étaient légères, leur nombre s’élevait à douze. Notre vaisseau, qui fermait alors la marche du convoi, demeurait indemne.

*

PHILOSOPHIE DE LA GUERRE

Gilbert, à l’écart avec Mackenzie, l’un de ses frères d’armes, conversait de la guerre et de ses funestes calamités. Tous deux passaient en revue le terrifiant combat de la nuit. Ils s’arrêtaient longuement au nombre élevé des disparus, et touchaient ainsi du doigt l’effroyable réalité de la guerre. Ils discutaient sur les causes de cette boucherie, où tant d’êtres humains, sacrifiés dans une folie incompréhensible, avaient trouvé la mort dans l’abîme des mers, sans être coupables d’aucun crime qui méritât ce châtiment. « Si le destin, disaient-ils, avait décrété que nous soyions parmi les victimes du combat d’hier, quels seraient les effets de cette nouvelle s’abattant soudain sur nos familles ? Et les centaines d’hommes qui ont sombré dans le carnage, proies faciles pour la mort, ont tous des mères et des familles : ils n’ont point commis le moindre délit ! Chose horrible et révoltante. »

Moi Dinar [la pièce de Dinar d’or qui est le narrateur du roman de fiction basé sur des réalités historiques et des témoignages vrais], je les écoutais avec intérêt. Leur opinion était différente de celle de milliers de leurs camarades, et j’étais heureux de ce qu’ils comprenaient la vérité.

Mackenzie poursuivait :

« Les politiciens et les orateurs qui partagent leurs idées et leurs principes, nous ensorcellent par leur verbe éclatant : ils soulèvent notre enthousiasme par leurs discours exaltés ! Leur éloquence nous subjugue et nous grise, comme le vin grise les cerveaux ; nous perdons alors tout contrôle sur nous-mêmes, et tels des insensés, nous courons aux armes, nous nous ruons vers les champs de bataille, pour y combattre nos frères en l’humanité. Si nous étions sages, nous n’aurions point agi aussi aveuglément. La raison nous prescrit d’exiger des comptes de ceux-là mêmes dont l’intérêt est de faire la guerre. Nous devrions, longuement, discuter leurs doctrines subversives, opposant nos arguments à leurs arguments. La victoire se rangerait du côté de la vérité – qui ne se dissimule point et rayonne de par son essence même. Celui dont il serait prouvé que les idées et le jugement sont faux, devrait s’incliner devant son adversaire.

Et Mackenzie continua son discours, basé sur l’indiscutable vérité :

« Tous ceux qui ont provoqué les guerres au cours des siècles passés, et jusqu’à nos jours, ont essayé de se justifier en prétextant des causes toujours identiques malgrè leur ancienneté. Ils proclament leur lutte sainte, ils affirment qu’ils ne l’entreprennent que pour défendre le droit, faire régner la concorde, supprimer la crainte et étendre la paix sur la terre, après avoir terrassé tyrans et despotes. La sécurité a disparu, disent les provocateurs de la guerre, il nous faut la restaurer dans le monde. L’Arche de la Justice n’est plus : une bande d’hommes, ambitieux et cupides, l’ont conduite au désastre et précipitée dans l’abîme ! Nous prétendons établir la suprématie d’une Justice Universelle, nous annonçons le partage équitable des biens et des richesses, et réclamons pour tous, sans exception, l’application des lois. Ni seigneurs ni esclaves, disons-nous, mais une égalité parfaite entre tous. Le fort ne se risquera plus à opprimer le faible, car l’épée vengeresse de l’équité et du droit inspirera une salutaire terreur, elle préviendra de sa part tout abus. »

Mackenzie acheva son raisonnement, disant :

« Une propagande, aussi bien menée, produit sur les esprits les mêmes effets que l’opium. Les hommes sont grisés et facilement leurrés par des paroles telles que : patrie, patriotisme, défense de droits sacrés, les âmes des ancêtres vous appellent au combat, honte à ceux qui reculent !… Le peuple entier est fanatisé. Hommes et femmes s’enrôlent pour servir cette noble cause ; ils lui offrent généreusement leur sang. Par milliers et milliers, ils font le sacrifice de leur vie, consentent à l’existence la plus dure et endurent les plus terribles souffrances, avec la patience des prophètes. Les enfants deviennent orphelins, les femmes perdent leurs époux, les sœurs leurs frères ! Les mères perdent leurs enfants, chair de leur chair, les lamentations s’élèvent dans les foyers, et pour que triomphe le droit, et que règne la justice, ces mères se sont résignées, elles se sont soumises à la douleur. Finalement, la Patrie est victorieuse et les drapeaux apparaissent triomphants. La guerre est terminée, mais elle laisse dans son sillon la pauvreté générale, la désolation universelle. La misère en haillons s’est établie aussi bien dans les palais que dans les chaumières ; fondant sur les demeures, elle les a ravagées de ses plaies, ployant les nuques, fauchant les vies. Et le peuple est toujours dans l’attente de la justice qui lui fut promise… Il comprend bientôt que cette justice n’est qu’un vain mot, un leurre pour nous faire tomber dans leur filet. Où donc se trouve l’abondance qui semblait une réalité certaine ? Les gouvernants l’avaient annoncée, à grand tapage, aux oreilles des indigents, et cette abondance s’est transformée en famine mortelle qui envahit villes et villages : elle fait plus de victimes que n’en a fait la guerre insensée avec ses puissantes armées ! Et le fort demeure toujours le fort et, comme par le passé, il accable le faible et le domine. Le riche continue à abuser despotiquement du pauvre, comme il y était accoutumé avant la guerre. Ainsi s’évanouissent les rêves et s’anéantissent les mirages, ils n’ont engendré que la détresse. La nation endeuillée pleure, elle se lamente sur les tombes des fils innombrables qu’elle a perdus. Ils ont combattu au nom de principes sublimes, mais leur sang fut inutilement versé. Ils ont quitté la Terre, et ils en appellent au seul Juste. Ils dénoncent l’homme coupable, coupable d’iniquité envers l’homme son frère.

*

31 – VÉRITÉS CONSTANTES

Gilbert, la tête appuyée sur sa main, écoutait les réflexions de Mackenzie sur la philosophie de la guerre, sur les dirigeants qui en sont les auteurs et les porte-bannière.

Lorsque Mackenzie eut achevé d’exprimer ses idées et de les analyser en psychologue, Gilbert lui répondit :

« Je te parlerai ouvertement, mon ami. La défense de la Patrie est un devoir sacré si l’ennemi tente de l’abattre dans sa fierté et de conquérir son sol. La sauvegarde de la terre de nos pères et des ancêtres est en ce cas une obligation. Le Ciel nous a promus, nous et nos enfants, à la dignité de défendre ce patrimoine. Se refuser à ce devoir impérieux entache l’honneur d’une souillure que n’effacera point le cours des ans, cela si nous avons acquis la certitude que l’ennemi violera nos frontières dans le but de nous enchaîner dans la honte et l’infâme servitude.

Mais, si nous provoquons une agression dans le dessein arrêté d’assujettir nous-même une autre nation, si notre but est de subjuguer cette nation et de l’avilir, afin de nous approprier ses richesses et d’assouvir nos ambitions démesurées, si nous recourons aux intringues et aux subterfuges pour suciter les motifs qui déclenchent le conflit ; et si, trompant le peuple par l’appât de paroles illusoires et trompeuses, nous le poussons vers les champs de bataille, comme proie à la mitraille et à l’acier des canons, nous sommes grandement coupables, et devant le Juge Suprême, nous répondrons de notre conduite.

Et même dans la victoire, si nous comparons nos profits et nos pertes, et ce que nous perdons en vies humaines, notre bilan est sans contredit désastreux. L’expérience millénaire et les leçons de la vie auraient dû assagir les hommes, et leur enseigner que la guerre n’engendre que des maux, tant pour le vainqueur que pour le vaincu.

En plus de cela, la nation vaincue porte en son sein une rancune immense, et tel un lion blessé et terrassé, elle souffre patiemment dans ses blessures sanglantes. Les années passent, elle épie l’occasion qui lui permettra de surprendre enfin l’ennemi. Frappée à mort, humiliée dans son orgueil, condamnée à la déchéance, piétinée à la face de tous les peuples, elle attend ! Et quand sonne l’heure tant désirée, tel le lion maintenant debout et plein de vie, elle fond sur l’adversaire, elle déchire, de ses griffes, le peuple abhorré qui l’a méprisée et dégradée ; elle l’écrase et l’égorge, pour enfin s’enivrer du sang de la vengeance. Ainsi s’accomplit la revanche dans le ressentiment et la haine, car les ans, si long que soit leur cortège, n’ont pu les apaiser.

Puis tourne la roue du changeant destin, et puis s’élève à nouveau l’autre plateau de la balance. La dernière des nations vaincues se venge à son tour, et c’est un perpétuel recommencement : guerres, victoires, défaites, représailles…

Ces tristes comédie m’ont profondément ému et désemparé. Les nations n’ont-elles point acquis quelque peu de sagesse par toutes les leçons du passé ? L’histoire des siècles révolus remplit les pages de nombreux et lourds volumes où sont exposées les véritables causes des guerres : l’ambition et la cupidité. Elle dénonce les maux terribles qu’ont engendrés les convoitises des agresseurs et les tristes conséquences de ces agressions. L’humanité chancelle sous leur poids jusqu’à ce jour.

Il incombe actuellement aux dirigeants des quatre parties du globe, d’édifier un Monde Unique et Indivisible, s’ils aspirent à faire régner la paix universelle sur cette terre maudite. Ils doivent prendre à tâche d’organiser une collaboration générale entre les dirigeants de toutes les Grandes Nations. Ils doivent faire appel à des hommes justes et compétents, et recueillir leur opinion pour la réalisation de cette œuvre, si grande par son importance, si noble par sa haute portée. Et que l’on écarte impitoyablement l’avidité insatiable, l’égoïste ibtérêt et les ambitions démesurées, en vue du bonheur de toute la Famille Humaine.

Enfin les dirigeants doivent procéder à l’élaboration d’une Charte Mondiale qui régirait tous les continents. Ils y rallieraient les petits peuples qui dépendent de leur influence ; ils exigeraient une entente générale : même sort, mêmes lois, mêmes visées, même idéal, et que cette Charte soit appliquée dans un esprit pur, dans un désintéressement entier.

Tels sont les facteurs qui peuvent conduire à la concorde et à l’universelle harmonie. Je présume pourtant que cette conception est peu facile à réaliser, et je ne crois point qu’elle se réalise dans le temps présents car, en ce siècle, l’or est l’idole de tous et l’on voit, par les passions qu’il suscite, qu’il domine de sa puissance souveraine le cœur et la raison de tous les hommes. Il en résulte que, les principes les plus élevés, les ambitions les plus hautes, lui sont acquises. Suis-je donc blâmable, mon ami, si comme patriote et comme soldat, je reconnais qu’il est mal d’exposer nos vies sur les champs de bataille dans l’expectative de songes chimériques qui ne se réaliseront jamais ? »

Mackenzie répondit à son compagnon d’armes :

« Ce sont les idées mêmes que j’exprimais tout à l’heure, mon cher Gilbert. Ton opinion est la mienne, mais je te mets en gardes : n’en souffle point mot à âme qui vive, car les balles te transperceraient de part en part et fermeraient à jamais ta bouche trop éloquente. »

*

 

 32 – SUR LA LIGNE DE FEU

Les projectiles jaillissent et s’entrecroisent, tels des démons échappés des enfers et pourchassés par l’Ange de la géhenne. Ils sifflent, frappent, fauchent parmi les troupes aux casque de fer, et l’écho répercute, aux alentours, les mugissements déchaînés de la mitraille qui sème l’horreur et l’effroi.

Les champs de guerre se couvrent et s’entassent de cadavres. Les canons tonnent et grondent ; ils font tressaillir les montagnes, ils les ébranlent jusque dans leurs bases. L’ardeur des héros s’est évanouie, leur vaillance et leur audace ont fui.

Et l’ange impétueux de la mort passe à travers le front de feu, recueillant le dernier souffle des agonisants pour les transporter vers un monde de solitude, de froid et d’oubli ; là-bas, dans la ville qui n’a point de nom, ils reposeront.

Gilbert combattait côte-à-côte avec Mackenzie, tous les deux n’y étaient poussés que par la contrainte. Ils avaient la conviction que la guerre, dans laquelle ils se trouvaient engagés, ne tendait point vers un noble but en vue du bonheur de l’humanité. Ils n’étaient point soulevés par l’enthousiasme irréfléchi qui animait un grand nombre de leurs camarades soldats. Ces derniers, exaltés par leur patriotisme, et dans l’ivresse du combat, se précipitaient sous le feu des bombardements ennemis avec des cœurs d’acier.

Tout à coup, un soldat allemand perça les lignes ennemies, armé d’un engin redoutable : il se lança brusquement dans la mêlée. Le feu jaillit dans de terrifiants éclats de mitraille, et le bataillon, presque en entier, fut décimé. Mackenzie et Gilbert se trouvaient parmi les morts.

Les Allemands gagnant ainsi une avance, occupèrent un vaste terrain qu’ils fortifièrent sur-le-champ. Ils le cernèrent de fils de fer barbelés, pour empêcher une contre-attaque de l’ennemi.

*

 

 33 – LE MORT-VIVANT

Une fosse profonde fut creusée. Les corps y furent précipités par monceaux, pour que leurs émanations vicieuses n’empoisonnent point l’atmosphère. Mais au moment où l’on s’apprêtait à jeter l’un d’entre les cadavres, celui-ci ouvrit brusquement les yeux et reprit ses sens : ce mort-vivant se trouvait être le jeune Gilbert. Une heureuse chance l’avait favorisé, et le projectile qui lui était destiné, ce fut moi, Dinar, qui l’intercepta. Il me frappa en plein centre, puis ricocha, y laissant une légère éraflure.

Gilbert avait perdu connaissance sous la violence du choc. Son réveil s’effectua au moment propice et, lorsqu’il apprit qu’il me devait son salut, il me saisit entre ses mains et me pressa contre ses lèvres avec autant de ferveur que s’il touchait le visage d’un saint. Puis il prononça le nom de sa fiancée chérie, et remercia le Ciel de l’avoir conservé dans la plénitude de la santé et la vie. Gilbert devint ainsi prisonnier des Allemands.

Quant à moi, spectateur de la comédie humaine, j’étais dans la consternation en présence de l’égarement de ces êtres, qui s’entretuaient avec cette violence folle. Il est impossible de croire à de telles atrocités si on ne les a point vues de ses propres yeux.

Les hommes ne sont-ils point tous d’une même origine ?

Ne se trouve-t-il point de sages parmi eux pour s’opposer à ces démentes boucheries ?

N’ont-ils point de plus noble idéal que cet idéal sauvage ?

Est-ce là le but qu’ils recherchent dans leur monde enfiévré par le feu de leurs misérables ambitions ?

La plus grande victoire vaudrait-elle de tels sacrifices ?

Dans le délire des combats, dans le feu des mêlées, je me sentais pris de vertige. Ne rêvais-je point ? Mais, puis-je me mentir à moi-même ? J’étais le témoin muet de la plus effroyable, de la plus monstrueuse tragédie des temps. Elle se déroulait entre des frères, tous créés d’une seule et même essence.

Il ne nous est point donné, à nous monde de l’or, de comprendre les causes cachées des événements. À quoi nous servirait d’ailleurs la connaissance de ces mystères ? Mais, puisque telle est la volonté des hommes, qu’ils récoltent le châtiment de leurs crimes ! Ce châtiment sera réglé à la mesure de leurs actes.

*

 

 34 – LA MORT DE GILBERT

Notre sommeil et notre réveil s’accompagnaient sans répit du fracas des obus que se lançaient les camps adverses. Les mois passaient, et ce vacarme assourdissant qui ébranlait les nerfs, devenait bientôt pour nos oreilles une routine familière. En vérité, l’habitude joue un rôle prédominant dans la vie des êtres et des choses ; elle commande souvent les pensées et détermine les actes.

Le destin voulut l’explosion d’une bombe dans le camp où se trouvait Gilbert. Il fut atteint d’un éclat, qui le blessa mortellement. Cette fois, il m’avait été impossible de le protéger. Alors qu’il agonisait, et près de rendre l’âme, il prit un crayon et écrivit à sa fiancée :

Madeleine adorée

Je me trouve dans un camp allemand, prisonnier depuis un an et quelques mois. Ma pensée n’a point un instant perdu ton souvenir.

Les gouvernants de notre pays nous ont leurrés ; ils nous ont poussés sous les feux ennemis pour être la proie des balles et des bombes.

La guerre est une chose terrifiante. Je ne pourrai jamais t’en décrire les atrocités, ni t’en exprimer l’horrible réalité. Les vies, ma chère Madeleine, s’y débitent en gros, telle une vile pacotille au marché des enchères. Aux champs de guerre, les vies se vendent encore à meilleur compte. Mais, sois assurée, Madeleine très chère, que les hautes visées, et les plus grands profits qu’ambitionnent et poursuivent les détenteurs de l’autorité dans notre pays, les terres qu’ils espèrent conquérir un jour et ajouter aux vastes terres qu’ils possèdent – tout cela ne vaut pas les moindres souffrances du plus humble soldat qui tombe dans la mêlée, perdant l’espoir de réaliser ses vœux, quand viendra l’heure de la pai !

La guerre s’achève un jour et l’on dépose les armes. L’ennemi est vaincu, subjugué. Et que représentent alors tous les avantages de la victoire, et toutes les conquêtes, comparés aux larmes des mères ? Placées dans le plateau de la balance, la douleur d’une mère, ses lamentations sur l’enfant qu’elle a perdu, l’emportent par leur poids sur toutes les conquêtes des chefs insatiables. Oui, toutes ces conquêtes sont viles et vaines comparées à la douleur d’une mère.

Malheur à ceux-là qui provoquent la guerre ! Madeleine, ô sœur de mon âme ! Mon espérance d’hier ! Dans quelques instants je serai mort, et bientôt dans la tombe. Ils m’ont privé de la bénédiction de vivre à tes côtés.

Malheur à ces hommes aux cœurs insensibles ! Ils incendient le monde tout entier, pour allumer leur propre cigarette. Que leur importe l’humanité et les misères d’autrui, pouvu qu’eux-mêmes soient heureux.

Peu importe que le malheur et la détresse, avec leur funeste cortège, s’abattent sur tous les hommes, que les afflictions enfoncent leurs griffes sanglants dans leurs chairs vives, et que le messager de la mort se hâte de moissonner les existences !… Peu importe à ces potentats !… Sur leur âme ils ont prêté le serment de danser sur les membres de leurs victimes, de lancer comme des jouets les cadavres des morts !

Maintenant je meurs, Madeleine, loin de mon pays, loin de mon père, loin de toi, dépouillé des rêves et des espérances pour lesquels je vivais, et qui entretenaient ma vie de leur flamme joyeuse.

Ils m’ont tué, comme ils ont tué des milliers de jeunes gens dans la fleur de la jeunesse. Ils nous ont dupés par leurs paroles mensongères. Ils nous ont jetés dans la fournaise, pour en alimenter le sinistre foyer.

Quant à eux, ces êtres lâches et misérables,  ils sont demeurés sur le sol de la patrie sans oser s’aventurer dans les contrées lointaines, où ils nous ont conduits en victimes, comme des brebis.

Ils sont demeurés au pays, jouissant, eux, leurs familles et leurs complices, des bienfaits de la sécurité et de l’abondance qui déverse sur eux tous ses dons.

Ils se raillent de nous ouvertement comme dans le secret de leurs cœurs ; ils ne s’inquiètent point de notre triste sort.

Ils ne se préoccupent nullement de notre massacre certain ; de l’inévitable fin qui nous attend.

La guerre est un crime redoutable, et Dieu ne pardonne point à ceux qui en sont les auteurs.

 

La paix universelle est mon rêve merveilleux, se réalisera-t-il jamais sur la Terre ? En seras-tu un jour le témoin, ma bien-aimée ? Je le souhaite avec ardeur.

Oui, un jour viendra peut-être où l’ange de la paix planera dans le firmament aux horizons infinis.

Un jour… un jour peut-être, il étendra les ailes de la justice sur les continents de la Terre, maintenant noyés dans un débordement de malheurs.

Un jour, les politiciens du monde et les puissances ambitieuses, aux tentacules avides… un jour… un jour peut-être, tous les rois et tous les gouvernants marcheront la main dans la main ; ils rejetteront pour toujours les convoitises orgueilleuses, et prêteront le serment de la sagesse qui se plaît à un partage fraternel – car la paix ne peut régner que sous l’égide de la sagesse qui est l’une des formes de la justice !

Un jour peut-être, l’on verra la réalisation du songe merveilleux qui me hante en mon heure dernière ; alors mon âme tréssaillira d’allégresse, ô mon ange tutélaire !

Alors, s’accomplira le rêve de l’humanité égarée dans la lutte des ambitions fratricides.

Alors, mon esprit sera vivifié dans la joie, et reposera dans la sérénité.

Adieu, mon ange ! Et puis encore, adieu !

                                                                                                                                     Gilbert

*

 

 35 – LA FIN DE LA GUERRE

L’armistice est proclamé, puis suivi d’un traité de paix. Le monde est délivré de la guerre, mais exténué par quatre longues années de désastres.

Aujourd’hui, sonnent les cloches de la victoire, leurs carillons joyeux annoncent le triomphe des Alliés ! Après avoir conjugué leurs forces et leurs efforts, après de gigantesques sacrifices, ils ont enfin vaincu les puissantes armées allemandes.

La victoire est le motif de cet appel à la joie et à l’apaisement des cœurs ! Les peuples vainqueurs fêtent l’heureuse issue de la guerre, et s’enivrent du vin de leur triomphe.

Mais cette joie, factice et masquée, n’ose point forcer le seuil des demeures. Elle s’arrête honteuse, tremblante de crainte et d’effroi devant chaque foyer, chaumière ou palais. En vain essaye-t-elle d’y pénétrer, elle recule aussitôt épouvantée, car dans le château, et dans l’humble logis, on pleure des morts : un père, un frère, un époux, un fils, un fiancé, un être aimé.

Oui, la joie n’est qu’un masque, car la douleur habite les âmes. Elle gonfle les poitrines oppressées, elle endeuille les cœurs désespérés.

Les gouvernements ont failli aux promesses qu’ils ont faites au moment de la déclaration de la guerre. Ils n’avaient en vue que le bonheur et le bien-être des peuples, disaient-ils. Mais où sont la prospérité et le bonheur si souvent promis, si longtemps attendus ?

Les torrrents de lait et de miel ne débordent point sur le pays comme ils l’avaient annoncé.

L’apaisement ne répand point, sur les esprits, son baume bienfaisant ; mais la confusion et le trouble bouleversent le monde, y semant leur cortège de nouveaux désastres et de ruines.

Dans les foyers se déroulent des épisodes douloureux, tel le tableau suivant, image isolée d’une situation générale, des conséquences de la guerre, effroyable et cruelle :

« Le jeune Henri, tristement assis devant sa mère, la questionne ainsi :

« Mère, où donc se trouve papa ? Quand reviendra-t-il vers nous ?

– Ton père, mon enfant, s’en est allé bien loin, il ne reviendra plus.

– Et pourtant, le père de mon ami Rob est de retour. Rob m’a confié que mon père se trouvait aux côté du sien au front.

– Oui, mon enfant, le père de Rob est de retour, mais son fils aîné a accompagné ton père dans l’éternel voyage.

– Mère, le père de Rob travaille dans une maison de commerce et pourvoit aux besoins de sa famille, mais nous, qui pourvoira à nos besoins ? Qui nous fournira les vêtements et les aliments, maintenant que nous n’avons plus de père ? Ne m’as-tu point promis, il y a de cela plus d’une année, que nous vivrons dans l’aisance lorsque la guerre sera terminée ? Ne m’as-tu point promis de beaux vêtements, une abondante nourriture, de beaux fruits, un lit et un matelas bien chaud ? Où sont donc les promesses tant attendues ? Etait-ce une ruse pour m’apaiser ? Je sais pourtant, mère, que jamais tu ne dévies de la vérité.

– Mon fils, j’ai promis ce qui me fut promis ; pourquoi aurais-je douté de nos dirigeants ? J’ai cru en leurs paroles, je n’ai point imaginé qu’elles étaient un piège trompeur.

– Les paroles prometteuses, mère, ne peuvent nous nourrir de pain, ni faire taire notre ventre affamé et malade par suite des privations. Ne nous suffit-il point d’avoir perdu notre père, pour souffrir encore de la faim et des difficultés de l’existence ?

– Je suis une femme, mon fils, et tant fatiguée par les labeurs de la vie ! Je ne puis assumer des tâches trop pénibles. Quant à toi, tu es encore un jeune enfant aux membres fragiles, tu ne peux supporter de trop durs travaux. Pour tes petites sœurs, leur âge ne permet point non plus de les envoyer dans quelque usine.

– Mère, pourquoi donc mon père est-il parti pour le front ? Comment a-t-il consenti à nous abandonner, livrés au hasard du destin, le jour où, se soumettant aux désirs de ses bourreaux, il s’est précipité vers la mort ?

– Ton père, mon enfant, a accompli ce que lui commandaient l’honneur et le devoir. Il s’est enrôlé librement et avec ardeur, pour défendre, contre l’envahisseur, le sol sacré de la patrie. Apprends, mon fils, que l’amour de la patrie doit prévaloir sur tout autre sentiment en ton cœur; il doit remplir ton âme, autant que ton amour pour Dieu et pour ta mère.

 

– Mon père a beaucoup aimé son pays, il lui a fait le don de sa vie, et voici que, pour prix de son sacrifice, nous demandons vainement du pain, mère. Pensent-ils à nous, ceux-là qui gouvernent notre patrie? Ont-ils songé à pourvoir à notre subsistance, en attendant que je grandisse et puisse subvenir à nos besoins ?

– Je me suis rendue, depuis près d’un mois, aux bureaux du gouvernement, j’y ai exposé notre état de pauvreté et de misère. J’y ai reçu la promesse d’une aide. Patientons un peu, mon petit enfant les préoccupations et les affaires des grands leur font oublier ceux qui, comme nous, attendent.

– Mère, puisqu’il en est ainsi, apprends que jamais je ne porterai un fusil, pour le diriger contre celui qu’on appelle mon ennemi, et qui est mon frère dans l’humanité. La Terre que Dieu a créée, toutes les richesses dont Il l’a comblée, suffisent à faire vivre, dans l’opulence, tous les êtres vivants, et leur enlèvent tout prétexte d’agression. Elles suffisent à tous leurs besoins, si les hommes sont justes et bons et chassent le démon des convoitises qui habite en eux, comme les serpents habitent les crevasses et les ruines. Alors, les chefs des gouvernements ne pourraient point allumer la guerre à des intervalles réguliers, et pousser nos pères vers les champs de bataille, comme des moutons vers l’abattoir. La guerre et moi sommes deux ennemis qui ne s’accorderont jamais. Et lorsque ceux-là, qui visent à la conquête de la Terre, pour en asservir les habitants, essayeront à nouveau de déchaîner les conflits et les massacres, sois assurée, toi par qui j’ai vu le jour, que je consacrerai mon âme, et vouerai mon sang à faire échouer leurs entreprises, par tous les moyens dont je disposerai. La guerre est la plus grande des trahisons, ne le comprends-tu pas, mère ?… »

*

36 – HOMMAGE À LA MÉMOIRE

DE CEUX QUI SONT TOMBÉS

SUR LES CHAMPS DE BATAILLE

Le Conseil des ministres britannique décréta qu’une députation des plus hautes personnalités du pays, ainsi que des plus grands dignitaires de l’Armée, serait déléguée vers l’ancien front de guerre, pour déposer des gerbes de fleurs et s’incliner devant les restes des héros tombés au champ d’honneur. Ils avaient offert leurs vies, ils étaient morts pour affirmer le prestige de la Grande-Bretagne, pour faire rayonner son nom et son drapeau au-delà des océans et des mers, pour assurer la prospérité de leus concitoyens, et leur suprématie sur les autres peuples.

Au jour indiqué, les délégués prirent place dans un avion géant qui, bientôt, s’éleva, et déchirant hardiment le ciel de ses ailes métalliques, s’élança vers les hauteurs, dépassant les altitudes où s’aventure le vol de l’aigle. Son vrombissement grondeur lui faisait cortège et, quelques heures plus tard, il atterrisait au lieu qui, la veille encore, était un enfer flamboyant, ensanglanté par la sinistre bataille. Les débris de milliers d’obus, à perte de vue, jonchaient le sol couvert de cratères.

Les délégués mirent pied à terre. Ils marchèrent avec prudence pour ne pas trébucher et tomber dans les trous creusés par les bombes. Ils côtoyèrent les tranchées, encore intactes, telles que les avaient creusées les bras des combattants des différentes nationalités.

Lorsqu’ils atteignirent le terrain, d’où montait en une vaste moisson un champ de croix, ils s’arrêtèrent silencieux et recueillis. Ils déposèrent des fleurs et en semèrent sur les tombes. Ils remarquèrent, en un lieu, des ossements qui émergeaient encore d’un squelette à moitié enfoui sous la terre : l’un d’entre eux fit un geste au commandant de la troupe qui les avait précédés, et lui demanda de le faire recouvrir de terre.

Le commandant s’avança vers le lieu indiqué, une croix s’y dressait, marquant la présence d’un corps humain. Elle portait un signe particulier que les Allemands traçaient sur les croix plantées au-dessus des cadavres ennemis. Pendant qu’un homme recouvrait de terre les ossements dénudés, le regard du commandant tomba sur moi, Dinar, qui scintillait entre les côtes du squelette. Il fit achever la besogne, puis se tint immobile dans la position militaire.

*

37 – L’ESPRIT PARLE

Les canons grondent, ils jettent les foudres de leurs voix mugissantes. La musique militaire retentit à la gloire des héros immortels. Elle salue les restes des nobles et valeureux martyrs. Instantanément, tous se découvrent, tous s’inclinent et rendent hommage à leur mémoire sainte.

Le Chef de la délégation s’avança, et au nom de Sa Majesté le roi, il salua les morts-vivants. Il exprima la gratitude de la Mère Patrie pour leur héroïsme, pour leur sacrifice sanglant.

Tandis qu’il poursuivait la lecture de son long discours, je fus témoin, moi Dinar, d’un spectacle étrange et saisissant : tout mon être en fut bouleversé ! L’esprit de Gilbert, qui… (La suite prochainement…)

 

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